Biographie

L’enfant de remplacement

RENÉ FÉRET
OU
“JE NAIS RIEN”

En 1989, René Féret, cinéaste, produit un film intitulé “Baptême“, film très autobiographique, car l’auteur reconnaît que tout est parti d’une photo de famille, celle d’un frère mort accidentellement à quatre ans, six ans avant sa naissance. La préface d’un livre, intitulé également “Baptême”, tiré du scénario du film paru en 1990, commence ainsi : “Une image immobile a hanté mon enfance, c’est la photographie en noir et blanc d’un enfant de quatre ans auquel ma mère me faisait ressembler et dont je porte le prénom. Mon frère est mort dans un accident en 1939, quelques années avant ma naissance”.

La généalogie de l’auteur mérite d’être précisée : ses arrière-grands-parents paternels eurent un premier garçon prénommé René qui mourut en bas-âge ; un second, René également, subit le même sort ; vinrent ensuite deux filles dont la cadette (grand-mère maternelle) se maria et donna le prénom de René à son fils ; celui-ci marié à son tour (père de l’auteur) baptisa René le premier garçon qu’il eut et qui périt accidentellement à l’âge de 4 ans ; le second s’appellera Bernard, mais le troisième, le cinéaste, s’appelle encore René. Le colmatage des deuils et le cheminement de ces enfants de remplacement à travers quatre générations – au moins – est ici particulièrement éloquent. Et tous sont des re-nés…

Cette situation de remplaçant a pesé lourdement sur toute la vie du cinéaste qui a bien voulu nous communiquer un texte qu’il a intitulé “Le film intérieur“, rédigé à l’âge de 33 ans, en 1978 au cours d’une crise psychologique intense déclenchée par la naissance d’un fils (qu’il n’a pas appelé René). Ce texte curieux, long de plus d’une soixantaine de pages témoigne d’une crise d’identité d’une rare violence. Il en avait déjà fait une à 22 ans, dix ans auparavant dont les conséquences furent graves. En membres de phrases hachés, en interjections brèves, sans majuscules et sans ponctuation, utilisant les exclamations, les allitérations, les jeux de mots avec mélange de vers et de prose, avec fuite des idées (à la manière d’un discours maniaque), il essaie, en vain apparemment, de se situer par rapport à ce nouveau fils, à sa femme, à son père et à sa mère, à son frère Bernard, et surtout par rapport à lui-même.

“Je nais rien”, dit-il à un moment, traduisant par ce jeu de mots qu’à sa naissance, il n’a rien, pas même le droit d’exister du fait de la mort du petit frère dont il doit prendre la place. De la même façon, A. Couvez avait intitulé son mémoire “Tuer le mort” indiquant par là qu’à l’injonction parentale “Tu es le mort”, on ne pouvait répondre qu’en “tuant” le fantôme du petit mort.

On y trouve des passages très significatifs (N.B. Nous avons indiqué par le signe : / les passages à la ligne du texte original)

“Il fallait retrouver ce frère disparu , accidenté avant ma naissance / mort / dont je porte le nom / mais qui n’est pas moi / qui n’existe pas / plus / or moi je vis / j’existe / je veux être heureux / malgré lui / pourquoi lui puisqu’il n’est pas ? / c’est lui ou moi / c’est absurde puisqu’il n’existe pas / c’est moi / (heureux) / je suis (heureux) / ma naissance est liée à sa mort / je m’appelle re-né / comme lui (ça) / et comme mon père / je ne devais pas être moi / je devais être une fille / étant garçon j’étais lui / (…) c’est rené revenu du ciel / je suis rené / je suis né rené / (…) j’ai peur d’être lui / j’ai peur d’être moi / (…) c’est une vieille peur : elle me devient amie / c’est comme une ombre sur mon enfance / partie de moi / je suis gémeaux / doublement double / mon moi est partout / tellement peur de ne pas exister / je me mets partout / je m’éparpille / j’apparais et je disparais / (…) j’existe dans le regard des autres”.
“Il fallait que je sois mort pour naître / ma mère aimait le souvenir d’un mort en moi (mon frère en photo) / fallait-il disparaître pour être aimé ? /”.
“L’image du frère apparaît dans mon fils / (…) je comprends pourquoi j’ai choisi la folie il y a dix ans / je suis fou de joie de comprendre aujourd’hui / (…) imaginer pour exister / inventer l’existence / (le théâtre, le cinéma, etc.) / s’inventer une existence / paraître / s’imaginer pour paraitre / s’imaginer pour essayer d’être”
“Je deviens fou de ne pas savoir / il est mort ? mort / il n’est pas là / on prie sur lui / sur son nom et son prénom / les miens ceux de papa / il est absent / rené / rené / tué / accidenté / noyé brûlé / détruit / anéanti / il apparaît / il disparaît / il n’existe pas / je n’en peux plus / je ne comprends rien / j’étouffe”
“Je ne suis pas qu’on attendait de moi / on ne m’attendait pas / ça ne devait pas être moi / ça n’a pas été moi / ça n’a pas été lui / Bernard a dit que c’était rené / rené revenait / je suis revenant / je suis fantôme / Bernard a menti / on a menti à Bernard / on a dit “oui c’est rené” / mais rené existait déjà / avait existé / existait plus qu’avant / bien plus que moi / impossible d’être moi / je suis comme un dieu vivant à qui on préfère le tombeau”
“Je suis né mort / ou mort-né / j’avais peur de la mort / j’avais peur de la vie / vivre c’est mourir / vivre sa mort / je ne suis pas né d’hier / je suis né de demain/”

On a dit que Vincent Van Gogh devait chaque dimanche de son enfance passer devant la tombe du premier Vincent qu’il avait remplacé où son propre nom était inscrit avec la date de sa mort. René Féret, dans ce long texte parle aussi de “l’image de la tombe René Féret inscrit dessus”.

Et il conclut : “L’art est vivant, moi aussi” montrant une fois encore qu’il n’y a parfois d’issue, pour les enfants de remplacement, que dans l’art créateur ou dans la folie. Le film “Baptême ” dont nous avons parlé plus haut décrit la vie d’une famille pauvre dans le Nord de la France, de 1935 à 1965, vie toute de banalité avec ses petites joies, ses querelles, ses échecs, ses cérémonies : baptêmes, mariages, enterrements. Le sous-titre est précis : “Naissance d’une famille”.

Interrogé sur le sens qu’il donne au titre de son film, “Baptême”, il répond que, pour lui, c’est un film sur une seconde naissance. Or la doctrine chrétienne appelle “re-natus” l’enfant qui, après sa naissance biologique, naît une seconde fois, à la vie spirituelle, par le baptême.

L’auteur du film dit s’être identifié à ce deuxième Rémi (pseudonyme transparent de René), réincarnation (pour la mère), du premier, “redescendu du Ciel”, à qui la mère fait des boucles pour qu’il ressemble au premier dont la photo trône en permanence sur le piano. A force d’avoir dû jouer le rôle d’un autre dans son enfance, cet “enfant de remplacement” embrasse tout naturellement une carrière d’acteur (ce qui fut le cas du cinéaste) et, sur scène, devant sa mère qui écrase ses larmes, il récite un poème de sa composition qui mérite d’être cité :

Le jour où je vins ici-bas
De naître il me fallut renaître.

Ne me demandez pas pourquoi
Ma mère quand je nais s’empêtre
Confondant un autre avec moi
Qu’elle eût la joie de reconnaître.

Si bien que mon enfance à moi
Fut en fait une vraie tempête,
Quand ma mère me nommait, moi,
C’était un autre dans sa tête.

Cet autre qu’elle eut avant moi,
Qui ne vécut que quelques fêtes,
Qu’elle aimait tant, bien plus que moi,
Et qu’elle revit dans tout mon être.

Venant du fond de tout mon être
Mon cri sera jusqu’au trépas :
“Oh, connaître la caresse d’être
Quelqu’un qui ne serait que moi…!”

Le cinéaste a d’ailleurs déclaré à un journaliste : “Pour moi “Baptême”, c’est une façon de recréer ma vie et, en même temps, d’essayer d’en finir avec ce problème, bien qu’on en finisse jamais : avec ce film, j’évite une psychanalyse”.