Extrait de l’article de Bernard Cohen paru dans le journal Libération du  7 novembre 2009

 

« J’ai lu Madame Solario quand j’avais 14 ans et c’est un livre qui m’a marqué à jamais. Qu’il ait été anonyme rajoutait sans doute au parfum de mystère dégagé par Nelly-Natalia-Ellen Solario, l’héroïne de ce roman situé en 1906 dans un palace de Cadenabbia - l’Hôtel Bellevue, qui existe toujours mais n’est plus ce qu’il était -, sur le lac de Côme. L’histoire, vue au début et à la fin par les yeux d’un jeune Anglais un peu naïf et très amoureux de la belle inconnue, Bernard Middleton, se déroule classiquement en trois parties, trois actes dans lesquels Madame Solario passe comme une apparition qui affole les hommes, stimule les femmes, et qui se termine tragiquement, mais pas pour cette «Belle dame sans merci» à la fois vulnérable et inatteignable. Un homme meurt, le Russe Kovanski. C’est un roman qui est arrivé en tête de la liste des best-sellers du New York Times dès sa parution en 1956, dont Marguerite Yourcenar avait toujours au moins deux exemplaires dans sa «bibliothèque de tête de lit», que Pat Covici, le légendaire éditeur à Viking Press - l’ami de Steinbeck - tenait en grande estime.

Que Gladys Huntington ait été l’auteure de ce livre entouré d’une aura scandaleuse - car nous apprenons très vite dans le roman que l’héroïne a été forcée de coucher avec son beau-père, puis nous découvrons qu’elle entretient une passion incestueuse avec son frère, lequel débarque abruptement dans ce petit cercle de vacanciers cosmopolites et fortunés - a été en réalité, et ce pendant cinquante ans, un secret sans en être un. Dès l’été 1956, Nancy Spain, une journaliste et écrivaine britannique que Gladys fréquentait à Londres, a laissé échapper la nouvelle parmi ses proches, à commencer par le chroniqueur mondain et critique littéraire du New York Times, Stuart Preston.

A la parution du livre, une étrange et silencieuse bataille s’engage entre ceux «qui savent» et ceux qui entendent préserver l’anonymat, ou qui sont trop crédules pour aller chercher plus loin. Le pompon de l’extrapolation oiseuse revient sans doute au critique du quotidien australien The Age qui écrit le 26 janvier 1957 : «L’auteur est probablement un homme, Anglais et âgé d’environ 75 ans.» Or, c’est une femme pas très heureuse dans son ménage avec un digne éditeur chez Putnam, issue d’une riche et excentrique famille américaine, et si elle a 69 ans à la sortie de Madame Solario, c’est un livre qu’elle a entrepris trois décennies auparavant avant de mettre à l’écart le manuscrit, comme elle le fera avec un autre projet romanesque, intitulé The Ladies’ Mile, du nom de ce quartier historique de New York où les femmes de la bonne société de jadis allaient faire leurs courses.

Outre son mari, elle ne fait lire le manuscrit (écrit au crayon dans des cahiers d’écolier à reliure noire) qu’à son amie et protégée, Moura Budberg, une Russe de Lettonie considérée comme «agente triple» dans la guerre froide, que Maxime Gorki avait tellement aimée qu’il la fera venir à Moscou juste avant sa mort et dont Nina Berberova écrira la biographie.

Quand la traduction française paraît en 1957 - parmi les neuf versions non-anglaises de Madame Solario, et celle à laquelle Gladys tenait le plus, au point de venir à Paris travailler plusieurs jours dans sa chambre de l’hôtel Lotti avec la traductrice, Renée Villoteau -, le préfacier, Marcel Brion, du Monde, caresse l’idée d’un jeu littéraire qui consisterait à essayer de deviner qui l’a écrit. D’autres l’ont fait avant lui, comme ce journaliste américain pariant sur une «Françoise Sagan [qui a publié Bonjour Tristesse trois ans plus tôt, ndlr] mâtinée d’Henry James».